par Andrzej Stasiuk, écrivain
"Ils vont devenir
fous", m'a dit un jour Waldek. On fumait des cigarettes sur le pont, un vent chaud soufflait, on voyait le sommet des tentes bleues du marché sur l'autre rive. "Ils vont devenir complètement
dingues. Il n'y a pas si longtemps, ils achetaient des choses pour toute la vie. Ils mettaient de côté, ils faisaient des économies pour se payer un costume chez le tailleur, des godasses chez le
cordonnier, et c'était un investissement, ça avait du sens, il y avait un sacrifice pour la récompense. La vie du peuple était faite de ça, bordel. Ma première montre, je l'ai gardée dix ans. Je
la remontais tous les jours et je la posais à mon chevet. Et c'était encore rien, car mon père a remonté la sienne pendant au moins trente ans. Il a ciré pendant dix ans les mêmes chaussures de
cuir noir, et il a brossé tout aussi longtemps son costume bleu marine à rayures. Et maintenant, il leur prend l'envie le matin d'avoir de nouvelles godasses, alors ils vont tout simplement au
marché, ils renversent trente paires de pompes de pacotille, les marchands les tirent par la manche - si c'est moins cher ici, alors là, tu parles ! - et finalement ils regagnent leurs pénates,
heureux, emportant le fruit d'une réaction chimique dans un sac en plastique, et ils s'étonnent que leurs panards puent la charogne au bout d'une heure."
Il regardait les tentes et il parlait. Les gens se retournaient sur lui. Mais il ne les voyait même pas. Son mégot l'a brûlé, alors il l'a jeté à l'eau. Il a
aussitôt pris une autre cigarette, l'a allumée et tiré une bouffée, mais c'est comme s'il avait repris son souffle parce qu'il s'est remis à parler en recrachant la fumée.
"Les gens auront tout. Ce sera de la merde jetable, salopée d'usine, mais il y en aura à volonté. Il y aura un seul impératif, il faudra que ce soit toujours
disponible, parce que tout va se foirer de plus en plus vite, en moins de deux, il suffira de le mettre, ou bien à la première pluie, tout de suite, au moindre contact. Et c'est obligé qu'ils
deviennent dingues, parce qu'ils auront tout, et en même temps, ils n'auront rien. En d'autres termes, ils vont encore se faire baiser, le peuple va se faire baiser comme d'habitude. D'abord un
riodejaneiro de camelote gratis, et, ensuite, la morgue. Faut pas que ça arrive, mon gars. Personne n'y arrivera."
La littérature vit depuis
trop longtemps sous le signe de l'imposture. Celle de la "pègre parisienne", pour parler comme Albert Camus lui-même. Celle qui fait du parasitisme son mode de vie, et du mensonge son mode de
pensée. C'est comme le dit Luc Ferry, la "bohème", agrémentée par l'esbrouffe. Les choses ont vraiment commencé par les surréalistes qui faisaient des efforts immenses afin de passer pour fous,
et qui n'étaient que ridicules. Rien de plus artificiel, rien de plus surjoué que l'état de "futur permanent" dont ils se réclamaient. Aujourd'hui où tirer dans le tas est devenu une occupation
courante chez les déséquilibrés et les néofascistes, il a bonne mine, André Breton, avec son affirmation que " l'acte surréaliste le plus simple consiste à descendre dans la rue révolver au
point et à tirer au hasard dans la foule"... Et Sartre qui, en son temps, n'a su voir ni le nazisme allemand, ni le fascisme italien, ni le stalinisme soviétique, ni même le pétainisme
français ! Car si les écrivains ont tous les droits, les intellectuels ont tous les devoirs, à commencer par celui de la vérité. (...) Il faut lutter contre ce que la littérature française
contemporaine a d'essentiellement servile et de frelaté. En dépit de leur rodomontades, de leur pose de marginaux, de révoltés et de hors-la-loi, nos écrivains sont viscéralement du côté de
l'autorité politique et de la bienséance intellectuelle.
La charmante s’avance,
bien-sûr affublée de tous les déguisements possibles, plus ou moins réussis. Grimée en Vercingétorix (José Bové), camouflée en burqa (pour ceux qui marient son vert avec celui de l’Islam),
cachée par un masque vénitien (version italienne), habillée de la peau d’un nounours nommé Teddy, chez les Anglo-saxons, ou Micha chez les Russes. Mais derrière l’écologie si jolie, il y a
l’écologisme beaucoup moins joli. Car comme dans toute religion ou idéologie, on y trouve nombre d’inquisiteurs amoureux du bûcher et d’ayatollahs adeptes de la lapidation.
Nous devons envisager l’état présent de l’Univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une
intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour
soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et
l’avenir, comme le passé, seraient présents à ses yeux.
La France ne compte plus, dans son "mille-feuilles" des strates du pouvoir, que des petits intriguants et des rentiers professionnels de la politique. Des gangsters modernes, en quelque
sorte ! Des collectionneurs d'indemnités, de privilèges adossés à la fonction politique. Des cumuleurs de mandats très bien rétribués, soucieux uniquement d'eux-mêmes, de leur égo, de leur
carrière et de leur image.
La loi à laquelle a obéi l’accélération du progrès, depuis les temps préhistoriques jusqu’à nos jours, est restée la même. Son énoncé est le suivant : chaque étape est franchie en
moyenne cinq fois plus vite que la précédente. L’avant dernière a duré quatre siècles. L’étape actuelle, la nôtre, a une durée probable de quatre vingt ans. Moins, peut-être. Autrement dit, entre
la date de naissance et celle de la mort d’un homme de notre siècle, les conditions matérielles de la vie changent plus qu’en un million d’années dans les débuts de l’humanité. Nous vivons donc
une expérience exceptionnelle…
Il ne vous est jamais arrivé